XIV Kampen

[pag. 105]

XIV

KAMPEN

     Kampen est une fort jolie ville. C’est, en outre, une des plus curieuses qu’on puisse visiter, une des mieux conservées dans sa forme primitive, une des plus dignes par conséquent d’être étudiées avec soin. Et cependant, malgré l’intérêt qu’elle inspire, elle jouit d’un renom pour le moins singulier, et nullement en rapport avec les beautés que tout le monde lui reconnaît.
     Il est assez d’usage, en effet, quand on prononce le nom de Kampen devant un citadin d’Amsterdam, de Rotterdam ou de la Haye, devant un esprit fort de Leyde, d’Utrecht ou de Groningue, ou devant quelque philosophe retiré à Hoorn, à Franeker, à Amersfoort, de voir celui-ci doucement sourire, secouer la tête et hausser les épaules, avec toutes les allures d’un homme supérieur, auquel on cite un pays

[pag. 106]

de niais. Tels chez nous, les journalistes légers professent pour Brives-la-Gaillarde, Kimper ou Pézenas un dédain tout pareil, sans qu’on ait jamais pu savoir au juste, ce qui a valu à ces aimables villes de province leur renom singulier.
     En Hollande, c’est Kampen qui a la spécialité de ces hiśtoires naïves, de ces anecdotes invraisemblables où la finesse s’allie à la sottise, de ces niaiseries officielles où le bon sens reçoit des accrocs, et le bon goût des soufflets. Invente-t-on quelque bonne plaisanterie, quelque maligne aventure? Vite on transporte la scène à Kampen, et c’est le conseil municipal de la ville qui fournit les acteurs.
     Dans tout le royaume on appelle ce genre de plaisanteries les oignons de Kampen (Kamperuijen). Voici du reste un ou deux échantillons de ces oignons. La semence en est peu variée et les fruits se ressemblent tous. Par l’un d’eux on peut juger des autres.
     Un jour une quantité de saumons remontèrent l’Yssel, ce qui ne
s’était pas encore vu. Les pêcheurs fort nombreux à Kampen se
mirent à la besogne, ils en péchèrent tant et tant, qu’on ne savait
qu’en faire dans le pays. On en mangea, on en sala, on en fit provision pour une année entière; mais la récolte continuait toujours, et les bateaux avaient beau s’emplir, l’Yssel ne consentait point à se vider.
     Le conseil municipal crut alors qu’il était de son devoir d’intervenir. Il rendit une ordonnance, par laquelle il enjoignait aux pêcheurs de la commune de ne pêcher que les gros saumons, et leur commandait de rejeter à l’eau tous les petits, après toutefois leur avoir attaché une clochette à la queue, afin que l’année suivante, quand ils reviendraient, on fût averti de leur arrivée et qu’on pût ainsi les reconnaître.
     Voulez-vous un autre oignon? Le conseil a voté la dépense d’un cadran solaire. On a fait venir un artiste de La Haye. Après s’être bien et dûment orienté, notre artiste a planté son style, tracé ses divisions, écrit ses heures, puis il a entouré son cadran d’une fort ingénieuse allégorie, dessinée avec goût, peinte avec soin, dans des tons frais et délicats rehaussés d’or et d’argent. Le travail achevé, il a

[pag. 107]

enlevé ses toiles, démoli son échafaudage, et le conseil municipal est venu admirer son œuvre. C’est un concert sans fin d’éloges. Les plus difficiles se pâment d’aise devant un travail si remarquablement exécuté.
     « Mais, s’écrie le bourgmestre, est-ce que le vent et la poussière ne vont pas ternir les peintures délicates?
     – Le vent m’effraye peu, répond le premier échevin, je redoute davantage la pluie.
     – Ce qui me paraît surtout dangereux, objecte un conseiller, c’est moins la pluie que le soleil. Le soleil dévorera certainement ces nuances fraîches et ces tons éclatants. »
     Et tout le conseil, pris de subites inquiétudes, se range à l’avis du dernier opinant, si bien que de peur que maître Phœbus ne fasse des siennes, séance tenante, il est décidé que le cadran solaire sera abrité par un auvent…. qui le garantira des rayons du soleil.
     Tout cela n’est pas bien méchant, et je n’en aurais soufflé mot si je n’avais dû m’inscrire en faux contre cette tradition singulière, qui ne repose, on peut le croire, sur aucun fondement. Kampen, je l’ai dit, est une ville éminemment intéressante et curieuse. Elle est habitée par un grand nombre de petits rentiers, d’officiers pensionnés, gens instruits, sociables, amis de la retraite, ennemis de tout bruit, et qui, s’ils laissent volontiers dire pour n’avoir pas la peine de protester, n’en sont pas moins des hommes fort sensés, intelligents et spirituels. Enfin son conseil municipal, par le tact, par le soin, par le goût qu’il a su déployer dans la conservation des anciens monuments, a suffisamment montré qu’il est fort au-dessus des petites querelles qu’on lui peut chercher; et il serait à souhaiter que les magistrats de mainte autre ville, où l’on ne se gêne guère pour affecter des airs moqueurs et pour inventer des propos mordants, prissent modèle sur le conseil de Kampen.
     De tous ces monuments anciens, qui nous ont été si heureusement conservés le premier que je veuille vous faire visiter, c’est l’hôtel de

[pag. 108]

ville. Nous traversons l’Yssel sur un grand pont de fer nouvellement construit. Nous descendons sur un vaste quai tout peuplé de gens aux costumes étranges: pêcheurs d’Urk à la vaste culotte et au bonnet fourré, paysannes et marchandes des environs au jupon rouge, à l’étroit corsage bleu, au serre-tête noir, coupé par une jugulaire d’argent. Tous les hommes fument silencieux et l’œil demi clos, toutes les femmes regardent, vont, viennent, s’agitent et parlent. Une flottille de bateaux est à quai, les uns encore pleins de poissons, d’autres déchargeant leurs marchandises variées, les derniers enfin vides et prêts à retourner à la mer. Du côté de la ville, des restes de fortifications, des traces de murailles et de tours, débris des vieux remparts, et par derrière un pignon tourmenté, une toiture crénelée, des tourelles pointues, un campanile extravagant, voilà le stadhuis.
     C’est assurément un des édifices les plus extraordinaires qu’on puisse rêver que ce petit hôtel de ville, et l’archéologue le plus expérimenté serait bien empêché pour lui assigner un style. Le feu malheureusement ne l’a point aussi bien respecté que les hommes. Il en a dévoré la moitié; mais avec son pignon surchargé, son beffroi chancelant, son petit perron et les statues nichées dans sa principale façade, c’est encore l’hôtel de ville le plus intact du pays, et cela aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, car au dedans il renferme une ancienne salle, presque unique en son genre, entièrement décorée de ses boiseries et de son mobilier primitifs.
     Cette salle, ou plutôt ces deux chambres, car une balustrade à claire-voie divise la pièce en deux, ces deux chambres composaient jadis l’ancienne cour de justice. Dans la première, d’une simplicité relative, mais entièrement garnie d’un revêtement de boiseries divisées en gracieux caissons, se tenaient les avocats, les accusés, les témoins, le public. Quant à la seconde où siégeaient les magistrats, pour se faire une idée de son caractère et de l’ampleur de son style, il faut se reporter aux estampes du XVIe siècle représentant des « lits de justice » ou des séances de parlement. Ces grandes et curieuses

[pag. 109]

images avec leurs décorations austères, avec leurs stalles de conseillers, leurs chaires, leurs coussins, le fauteuil du bailli et la table

41. Kampen-Vue de L Hotel de Ville

aux pièces de procédure, peuvent seules rappeler la belle salle de Kampen, et encore n’ont-elles point toutes une aussi magistrale ordonnance; car, outre les boiseries magnifiques qui enveloppent la muraille et font le tour de la chambre, celle-ci possède une

[pag. 110]

cheminée superbe et une énorme chaire à deux stalles, enclavée entre trois colonnes et surmontée par un immense dorseret.
     Cette chaire constitue un des plus beaux spécimens de la sculpture en bois qu’ait produits la Renaissance dans les Pays-Bas.
     Quant à la cheminée, toute couverte de bas-reliefs et de statues d’un style un peu tourmenté, elle peut compter, assurément, parmi les plus remarquables morceaux de ce genre, qui soient dans l’Europe entière.
     Après l’hôtel de ville, les monuments les plus intéressants et les mieux conservés, que possède Kampen, sont ses vieilles portes. Comme à Zwolle, on a transformé les antiques remparts en une promenade ombreuse. Les anciens fossés alimentés par l’Yssel sont devenus une coquette rivière, avec des plantes aquatiques, des îlots artificiels, et l’on a profité du vallonnement des bastions pour établir un joli jardin, avec de belles pelouses de gazon, des essences d’arbres variées, des corbeilles de fleurs et des massifs d’arbustes rares.
     C’est au milieu de cette belle végétation que se dressent les vieilles portes de la ville, ou du moins trois d’entre elles, car la quatrième est sur le bord du fleuve, mirant dans l’Yssel ses grosses tours et leurs longs toits pointus.
     La première qui s’offre aux regards est la Haghenpoort, à moitié démolie et dont je ne dirai rien, espérant qu’avant longtemps on lui restituera ses toitures en poivrière, ses créneaux et ses mâchicoulis; mais les deux autres, la Broederspoort et la Cellebroederspoort, sont absolument intactes, et constituent deux échantillons éminemment remarquables de l’architecture militaire en Néerlande, aux XVIe et XVIIe siècles.
     La première de ces deux portes, la Broederspoort, est formée par quatre tours élégantes, reliées entre elles par un vaste massif. Ce massif est percé à sa base par une large baie que couronne un arc surbaissé. Du côté de la campagne, l’entrée est surplombée par une galerie abritée d’un toit énorme; du côté de la ville elle montre une

[pag. 111]

façade très richement ornée et qui se termine par un pignon hardi.
     La Cellebroederspoort, plus âgée que sa voisine, est aussi plus simple. Elle remonte à l’époque où Kampen était ville impériale, et son aspect général porte l’empreinte du bon goût de ce temps. Elle ne comporte que deux tours octogones, en briques, avec les arêtes en pierre. Le massif central, surmonté par une interminable toiture d’ardoise, est percé d’une ouverture ogivale, dont les pierres d’arête correspondent aux assises alternées qui rayent la muraille. Ajoutez à cela que les moindres saillies fournissent un prétexte à de jolis mascarons, très finement sculptés, et qui, soulignant les grandes lignes de la décoration, réjouissent l’œil, égayent la façade et en achèvent gracieusement la décoration.
     Du côté de la ville, la Cellebroederspoort affecte presque la même ordonnance, un peu plus riche toutefois, car le toit débordant en abri est remplacé par une espèce de pinacle étalant orgueilleusement à son sommet les armes de l’Empire.
     La dernière porte, celle qui se trouve sur la rive du fleuve, a un aspect beaucoup plus farouche que ses deux rivales. Ici, il n’est plus question de mascarons gracieux, ni de fines sculptures, mais seulement de deux énormes tours garnies de mâchicoulis et reliées entre elles par une épaisse construction percée d’une baie ogivale, qui donne accès dans l’intérieur de la ville.
     Cette porte, qu’on appelait jadis Korenmarctspoort et qui est devenue aujourd’hui la maison d’arrêt de Kampen, ouvre sur une petite place assez modeste, qui sert de marché aux grains et sur laquelle se dresse une vieille église; antique sanctuaire,qui porta tour à tour le nom de Saint-Nicolas, de Grande-Église, et de Bovenkerk ou église d’en haut à cause de sa situation relativement au cours de l’Yssel.
     L’église Saint-Nicolas est fort simple. C’est un édifice imposant toutefois, par ses vastes proportions et sa hardiesse peu commune. Son chœur et sa grande nef, quoique possédant des voûtes de pierre d’une élévation exceptionnelle, sont construits sans arcs-bou-

[pag. 112]

tants, curiosité architectonique d’autant plus remarquable, que les murs d’une épaisseur fort ordinaire ne sont point pour justifier une audace pareille.
     A l’intérieur, l’architecture de Saint-Nicolas est également remarquable, car sa simplicité, je dirai presque sa nudité, est rachetée par une sveltesse de lignes et une élégance fort rares pour l’époque où ce vénérable sanctuaire fut achevé.
     A l’autre extrémité de Kampen, se trouve une seconde église qui logiquement devrait s’appeler Benedenkerk ou l’église d’en bas, puisqu’elle est placée du côté de l’embouchure de l’Yssel. Cette église, très vaste elle aussi, est occupée par les catholiques et vient d’être restaurée avec beaucoup de goût. Elle est, à sa base, ornée d’une haute tour carrée avec créneaux et mâchicoulis, tout cela sobre d’ornements, mais d’un grand caractère. A l’intérieur, on l’a décorée de belles boiseries modernes très soignées d’exécution.
     Kampen jadis fut une ville très pieuse, à en juger du moins par le nombre des cloîtres, monastères, couvents, chapelles, églises, etc., dont on rencontre des fragments presque à chaque pas. La Réformation, en venant s’implanter dans le pays, a supprimé tous ces sanctuaires. La plupart d’entre eux ont reçu, depuis lors, des destinations fort diverses et ont beaucoup souffert de leur transformation. Toutefois, il ne paraît pas qu’aucun ait jamais pu lutter, comme grandeur ou comme beauté, avec ceux que nous venons de mentionner ou de décrire.

42. Kampen-Eglise Saint-Nicolas

Kampen-Interieur de l Hotel de Ville

Category(s): Kampen
Tags: ,

Geef een reactie

Het e-mailadres wordt niet gepubliceerd. Vereiste velden zijn gemarkeerd met *

 

Deze website gebruikt Akismet om spam te verminderen. Bekijk hoe je reactie-gegevens worden verwerkt.